4 juin 2013

Une maladie qui fait peur comme le bonhomme 7 heures

Il y a des enfants qui croient que le cancer, c’est comme la varicelle :  ça s’attrape!

Julianne, avec ses beaux grands yeux qui en ont vu d’autres, m’a confiée :  «Ce n’est pas contagieux…mais j’ai un peu peur de l’attraper».  Les enfants sont ainsi :  ils disent une chose et son contraire dans la même phrase.  C’est la recette de leur candeur, on ne peut pas se tromper.

Je suis de retour dans mes chaussures de reporter à TVA et j'avais envie de casser la glace en parlant de cancer.  J'ai de la suite dans les idées, n'est-ce pas?

Pendant le tournage, je leur ai posé toutes ces questions à cause de leur enseignante en musique, madame Lucie.  Il y a quelques semaines, elle est arrivée dans la cour d’école avec sa bonne humeur habituelle et un drôle de chapeau.  Les enfants ont fait semblant de ne pas la voir. 

« J’étais peinée », m’a raconté Lucie Dubois.  « Si je n’avais pas perdu mes cheveux, je ne leur aurais pas dit que j’avais le cancer.  Je ne voulais par leur faire peur », poursuit-elle. 


C’est le seul moment lors de notre conversation où son humeur s’assombrie.  Lucie Dubois aime tellement la musique, les enfants et le bruit de la vie qu’elle ne peut pas s’imaginer en congé de maladie.  Elle prend quelques jours ici et là, histoire de récupérer quant la vague frappe fort. Malgré les traitements brutaux en chimiothérapie, il n’y a rien de plus doux à ses oreilles que les vingt-cinq flûtes à bec qui claironnent dans cette classe de 3e à l’école Jacques-Buteux de Trois-Rivières. 

« La chimio tue les microbes et les bébittes du cancer mais les enfants m’aident vraiment à passer à travers », me dit-elle. 

Ses élèves ont fini par lui poser des questions.  Ils en savent beaucoup maintenant.  Rosalie a même posé sa petite main sur son ventre pour me montrer là où était le mal de Madame Lucie :  «  Il est ici, c’est un cancer des ovaires », a-t-elle précisé avec sérieux.

Vérification faite, plus du trois quart de la classe connaît quelqu’un dans son entourage qui a mené le même combat.  Ils ont bien observé le cas « Madame Lucie » et ils ont unanimement tranché :  elle va s’en sortir parce qu’elle est toujours de bonne humeur.

Quant à la question des cheveux, je me suis tournée vers Iles, le philosophe de la classe. 

« Franchement Iles :  le coco à nu, ce n’est vraiment pas joli, n’est-ce pas?  Je veux la vérité vraie », ai-je insisté en tendant mon micro.  Le pauvre retournait sa langue pour ne pas dire de bêtises, réfléchissant au sens du commentaire qu’il s’apprêtait à faire.

« Avec ou sans cheveux, Madame Lucie est toujours la même personne et c’est une très bonne personne », a-t-il fini par décréter.

Même si je ne la connais pas vraiment, Lucie Dubois m’a touchée par sa volonté de ne pas casser la routine des jours en adoptant un traitement qui confine à la vie plutôt qu’à la dureté de la maladie.  Lorsqu’on combat le cancer, il n'y a qu'un seul temps de verbe pour conjuguer nos actions et c'est le présent.


2 juin 2013

Gros Big

Une tête frisée façon champignon atomique, les yeux cernés, la canine qui retrousse :  la fée des chiens a oublié de se pencher sur le berceau de Big, notre caniche/bichon adopté à la SPA il y a 3 semaines pour cause d’abandon. 

« Ouach!  Il est vraiment laid! ».  La petite phrase assassine ne nous atteint pas.  Je dis « nous » parce que Big fait maintenant partie de la famille et sa laideur est un signe de distinction que nous revendiquons.  Notre chien a du panache et sa dégaine de vieux chanteur des années yé-yé nous procure de savoureux moments pendant lesquels nous apprécions l’authentique nature du caniche gai qui n’a pas peur du ridicule pour faire rire la galerie.

Mais il n’a pas que des qualités… Sa première sortie propre lors d’un souper chez les grands-parents lui a valu la palme du chien le plus fripon.  Il a cependant un alibi.  Je crois sincèrement que le gazon de mon père rend les chiens « stone » tellement il est vert et parfait.  Genre green de golf moelleux comme un tapis shaggy, doux comme les cheveux d’une fille dans une pub de shampoing, délicieusement frais et qui hurle :  roule toi dedans comme dans les draps d’un lit dans la playboy mansion.  A Go, tu jouis!

Big n’a pas résisté.  Il s’est roulé dans l’herbe et je pense même qu’il en a fumé.

Après sa partouze dans la pelouse, il a étrenné son cerveau de chien de cirque pour nous faire son numéro.  Fatiguée de le voir courir comme un poney miniature sur stéroïdes, je décide de l’envoyer dans la maison en tapotant deux ou trois coussins sur le canapé, histoire de rendre son retrait préventif plus agréable.

"Voilà mon Big!  Un ti-roupillon et on va s’aimer encore dans une heure, dac?", lui roucoulais-je.  Je ne peux pas le jurer, mais je crois qu’il m’a fait un doigt d’honneur à ce moment là.  Difficile à dire, il a toujours l’air de sourire avec sa dent qui fuit sur la babine…

Et c’est là Mister Big est devenu Mister…. Big Trouble!

Nous avons fini le repas dehors sur la terrasse couverte d'une moustiquaire.  Ma mère prend le poulet – où ce qu’il en reste… - et apporte le plat à l’intérieur de la maison.  Pose  le plat sur le comptoir.  Retourne à son verre de vin.  Papote.  Pendant ce temps, Big n’obéit plus qu’à un désir :  son museau est aussi excité que celui d’une mouffette qui trébuche dans une talle de vers blancs sur un parterre de Trois-Rivières.  Direction :  carcasse de poulet!  Un peu plus haut, un peu plus loin, comme chante Ginette Reno.  Et Big sait sauter.

On est dehors à siroter les derniers rayons de soleil en comptant les couleurs qui colorent l’horizon.  Pendant ce temps, mon mutin avait apporté son pique-nique sur un fauteuil pour y nettoyer chacun des os avec le même  acharnement qu’un Hannibal Lecter.  Puis, il file vers la sortie aussitôt que la porte s’entrouve, laissant le cadavre derrière lui.  Je le rattrape pour l’attacher à son arbre préféré…et il s’enfuit encore.  En fait, il ne s’enfuit pas, il fait plutôt le circuit du 24 heures de Daytona en courant comme un dingue autour de moi, trop heureux de retrouver son carré de pelouse.  Je rigole un peu mais j’essaie d’avoir l’air d’une matrone pour qu’il me prenne au sérieux.  Je voudrais bien lui faire donner la patte en ce moment pour montrer à la galerie incrédule que je suis une bonne mère pour ce chien complètement petté qui a fait une overdose de poulet.  Nul ne sait encore que le chien s’est empiffré comme s’il avait participé à un concours de mangeurs de hot dogs.

Mais la vérité éclate.  Ou plutôt, mon chien déborde.  Il vomit sur le gazon parfait et repart à courir comme s’il était un danseur dans un clip de Madonna.  Et il fonce dans la moustiquaire de la véranda de mes parents.  Et le déchire.  Ah!  Quelle finale!


Notre premier souper s’est terminé sur la banquette de l’auto.  Et c’est lui qui était au volant pendant que je finissais mon dessert.  Après coup, j’aurais bien voulu le mettre dans le coffre pour ne pas voir sa face de chien laid dans le rétroviseur mais il a finalement fini par se lover sur le siège arrière entre mes deux filles.  C’est plus fort que nous, on l’aime.

De retour à la maison, je lui fais faire sa petite promenade.  Étant donné qu'il a cassé son collier, je lui mets une ceinture de filles autour du cou pour y attacher sa laisse.  Il a vraiment l'air d'un con et je l'aime plus encore.

24 mai 2013

Chéri, c’est tellement vintage!


avant...
Vintage, hipster, boho-chic, de jolis mots pour remettre en service les débris antiques amassés au fil des années. 

Un coup de pinceau et beaucoup d’amour, ça ne prend pas grand-chose pour déterrer le coquet sous le vieux vernis.  Fastoche, comme dirait Princesse des îles.  Sauf quand il s’agit d’une maison complètement «vintage». 

C’était en janvier dernier alors que nous magasinions notre «home sweet home».  Lorsque j’ai pénétré dans ce qui allait devenir ma maison, hipster n’est pas le premier mot qui m’est venu à l’esprit.  J’ai ressenti un grand frisson devant ce monument pur kitsch.  Authentiquement provençal français avec des kilomètres de rideaux taillés dans les robes de Sissi impératrice d’Autriche. Le temps s’était figé :  nous sommes entrés dans le Twilight zone des années 70. 
Et j’ai été aspirée dans une quatrième dimension… Aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai mentalement abattu deux murs, posé des parquets de bois sombres, fait surgir la cuisine de mes rêves.

Dans mon rêve éveillé, il n’y avait pas de tempête de poussière de gypse ni de coûteuses surprises une fois les pièces déshabillées.  Je n’ai pas imaginé les fréquents allers-retours à la quincaillerie où j’ai fini par connaître les commis par leur petit nom.  Dans cette vision de la maison parfaitement «home stagée», blanche comme une cathédrale en Sicile, rien sur la colossale feuille de temps de valeureux ouvriers payés trois fois rien :  mes parents et chéri…

Ils ont trimé dur mais rien ne les a arrêtés.  Ils ont gratté le papier peint pouce par pouce et je les soupçonne d’avoir parfois utilisé leurs dents  pour faire disparaître le motif à fleurs.  Et moi, aussi inutile qu’une pince à cheveux sur la tête de Kojak, je les ai regardés redonner une seconde vie à «ma» maison, celle à laquelle j’ai rêvé.

Vintage, un joli mot en forme de trappe à ours.  Pensez y à deux fois lorsque cette chaise rembourrée échouée sur un trottoir vous fera de l’œil.  Ce n’est pas une simple chaise avec du potentiel.  C’est un projet de plus pour vous prouver que l’amour peut venir à bout de tout, même des chaises défoncées au velours râpé.

Chez nous, on ne dit plus vintage… Chéri se couvre les oreilles à deux mains parce qu’il connaît par cœur la tyrannie des vieilleries maganées qui ne révèle leur beauté qu’à grands coups de patient « gossage ».  Ceci dit mon amour, je préfère ton don pour ressusciter les maisons à tous les bouquets de fleurs du monde.  Ma maison hipster n’a pas de prix.

après...

21 mai 2013

Cherche et trouve Big


Petite ronde dans la cour des miracles de la SPA-Mauricie.  Les museaux se pointent entre les barreaux, quêtant le bout d’un doigt pour une micro-caresse.  Un montagne des Pyrénées, véritable mammouth blanc, lève un œil las, sûr de ne pas avoir tout ce qu’il faut pour l’opération séduction.  Ben non, pas toi mon gros, je cherche un toutou, pas un meuble.  Et cet autre, un berger allemand fort comme un bœuf, altier comme le prince William :  il a l’air inoffensif mais je l’imagine déjà, me tirant derrière lui comme un cerf-volant fou, prêt à attaquer toutes les petites filles du quartier avec ses grands crocs blancs.  Non merci, je ne veux pas d’un chien psychopathe.  Quant à ce beagle grassouillet, il a déjà trouvé preneur. 

« Quel type de chien cherchez-vous? », me demande la technicienne, une jolie brunette qui parle aux chiens sans complexe. 

Je cherche un « ti » chien.  Mais pas trop minus. 

Elle me sort un beau grand caniche royal noir, une pauvre bête raide maigre, prête à pisser de peur devant ma paume tendue.  Les reliquats de la maltraitance.  Si j’étais missionnaire, j’en aurais fait mon chemin de croix.  Je l’aurais requinqué avec des biscuits à chien fait maison.  Mais voilà, j’ai déjà donné dans une autre vie en Nouvelle-Calédonie avec une peste nommée Bouboule. 

« J’ai un autre caniche croisé bichon, si ça vous intéresse… », poursuit-elle, jamais à court d’animaux.

« Je veux bien le voir.  Mais je veux un chien, pas un projet ». 

Et le voilà qui arrive, paradant comme une majorette, crotté, ébouriffé mais malgré tout fier.

« Ouin….Il est mignon.  C’est quoi son nom? »

Big.  Il s’appelle Big.

On passe la laisse à Big et on poursuit l’observation dans le stationnement de la SPCA.  Définitivement craquant avec son tempérament enjoué.  Pisse sur les poteaux avec la patte littéralement accrochée derrière l’oreille.  Ne fais pas la sourde oreille aux commandements « assis » et « couché ».  Cours comme un lièvre sur l’acide, heureux d’être en vie après avoir erré dans les ruelles de Shawinigan. 

Big?  Tu cherches une famille?  Bingo, c’est ton jour de chance.  Et le mien aussi!

Rien à voir avec les chiens trophées.  Disons que Big a de la gueule et une personnalité attachante.  Un croisement entre un alpaga et une vieille star du rock avec son drôle d’affro. 

Notre nouveau compagnon a envie d’un peu de tranquillité après un début de vie tumultueux.  Ça tombe bien, nous aussi on a besoin de goûter à la douceur routinière des jours dans notre nouvelle maison. 

Bientôt, on complètera le tableau avec un chat et un poisson, histoire de prendre solidement racine.

14 mai 2013

My radical choice




« Brad, tu m’aimes toujours? ».  Angelina doute.  Ce soir, les cicatrices sur ses seins lui font mal.  Ses enfants, ses merveilleux enfants, ont renversé un verre de lait, levé le nez sur son pâté chinois; ils se sont essuyés la bouche avec la nappe et ont failli ébouillanter le chat avec leur bol à soupe.  Ils ont été… des enfants.  Vifs comme des petits singes, insouciants, heureux.  Pour eux, Angelina n’est pas une demi-déesse descendue tout droit de la planète Hollywood, c’est une mère comme une autre à qui ils crient :  maman, où t’as mis mon t-shirt rouge?  Viendra un jour où ils comprendront ce que leur mère, si ordinaire à leurs yeux, a fait pour eux.  Une mastectomie préventive pour rester là, à essuyer les dégâts, sécher leurs larmes, béquer les bobos et sourire devant la gaieté de leur brouhaha.

Depuis la mort de sa mère en 2007, Angelina tourne et retourne dans sa tête les sombres statistiques rattachés à son risque de développer un cancer du sein et de l’utérus. 

Bien des fois, elle s’est vue debout sur le bord d’une autoroute quatre voies en pleine heure de pointe.  Les automobilistes filent à plus de 100 km/hr.  Elle s’est imaginée en train de prendre une grande respiration pour foncer droit devant.  Dans son scénario, elle meurt inévitablement sous les roues d’un véhicule.  Pourquoi traverser l’autoroute quand on a 87 pourcent de risques de finir écrasée?

Angelina a opté pour le chemin le moins fréquenté, le plus à pic, le seul sentier qui ne la mènera pas jusqu’à une fosse dangereuse :  ablation des seins.  « My medical choice » est le titre qui coiffe sa lettre ouverte publiée aujourd’hui dans le New York Times. 


Un choix médical, radical et très certainement longuement mûri puisqu’il permet d’échapper à tous ces drames quotidiens.  Au canada, 14 femmes meurent chaque jour d’un cancer du sein. 

La mastectomie préventive est-elle une forme de « mutilation »?  A mon avis, c’est plutôt le cancer qui mutile et laisse des traces.  Dans mon cas, il s’agit d’une toute petite cicatrice en forme de sourire, une blessure de guerre que je préfère oublier. 

Et les cicatrices d'Angelina Jolie?  Ce sont les frontières d'un territoire qu'elle a elle même tracées et que le cancer ne franchira pas.

11 mai 2013

Y a-t-il un médecin dans la salle?


« Oh my God!  Tes cheveux repoussent! ».  C’est le commentaire unanime à chaque fois que je rencontre des amis. 

J’arbore un duvet de poussin de pâques.  Un drôle de look hybride entre la coupe militaire et le radical punk.  Je passe machinalement ma main sur ce doux tapis et je souris.  Il y a huit mois, j’apprenais en affichant presque de la nonchalance que j’avais le cancer.  J’avais cette attitude du « même pas peur », riant de ce petit éclat de mort pris sous mon sein gauche.  Je n’étais pas pressée de me faire opérer et rien au monde n’allait me faire rater les vacances prévues à Sydney avec ma bonne amie Chantal B.   Nous avons arpenté la ville, pillé les boutiques, éclusé quelques verres pendant nos 5 à 7 improvisés.  Nous avons surtout ri de la tournure du destin, fière de ne pas se laisser démonter devant la plus terrible des maladies, CANCER, ces six lettres qui marquent au fer rouge. 

Les vacances ont fini par finir.  Chantal B. a repris son avion direction Montréal.  Et c’est là que j’ai commencé à sentir la cuisante brûlure du mot qui s’imprimait en moi.  Fuck, j’ai le cancer…

Huit mois plus tard, le cancer est guéri mais la brûlure fait encore mal de temps en temps.  Il y a la nostalgie des beaux jours en Nouvelle-Calédonie, les soupirs des enfants devant les albums photos, l’aventure avortée…

Est-ce qu’il y a un traitement pour guérir le vague à l’âme?  Nous aurions besoin d’une prescription pour une famille de 5.  



10 mai 2013

29 mars 2013

Journal d’une résurrection


Quelle sensation enivrante lorsque je zappe d’une main et je tiens le volant d’une autre alors que soudain, je tombe sur la station de radio qui joue "ma" toune.

You shoot me down
But I won’t fall
I am titanium
You shoot me down
But I won’t fall
I am titanium, I am titanium…  (David Guetta/Sia)

Et là, bien calée dans le siège derrière mon volant, je cours dans ma tête.  Je m’envole sur les trottoirs sexy aux craques bien apparentes.  Le soleil s’accroche sur mon corps, barbouille des couleurs chaudes sur mon front.  Je n’ai plus mal aux os, "sticks and stones may break my bones… I’m bulletproof".   Mon souffle m’apaise, mon cœur bat la mesure.  Les ambulances de la ville brûlent les feux rouges en hurlant furieusement et je les regarde passer avec indifférence.  Je foule le ciment, la boue, le gazon, reste suspendue au dessus d’un trou d’eau, retombe avec grâce alors que je cours, je cours vers ma nouvelle vie.  Je m’essouffle un peu, si peu.  Les passants que je croise s’étonnent du sourire géant qui clignote comme un panneau réclame sur mon visage épanoui.  L’air est bon, je le bois goulûment.  



J’arrive à un escalier qui semble s’étirer jusqu’au premier étage du ciel, pas très loin des nuages.  Je l’attaque en riant pour le débouler aussi vite et le reconquérir à nouveau.  Die Atzen Frauenarzt & Manny Marc s’empare de mon Ipod et martèlent un beat aussi démentiel que débile dans mes oreilles.

DISCO POGO, dingelingeling, dingelingeling.
Alle Atzen sing'n
DISCO POGO, dingelingeling, dingelingeling.
Alle Atzen sing'n

La douleur matraque un peu mes cuisses mais je tiens bon.  Est-ce le printemps qui coule dans mes veines?  Combien de rues avant la fin de ma course?  Qu’importe, je pourrais me perdre et j’éclaterais de rire tellement ce bonheur est durable.

Mais toute bonne chose à une fin.  J'accélère les foulées et je dévore le dernier pâté de maisons. Un autre Golgotha apparaît droit devant:  je grimpe une  cinquantaine de marches.  Arrivée tout en haut, je me retourne pour admirer la ville.

Je ne suis plus derrière le volant.  C’est bien moi qui cours, avec mes Nike bleus électriques vissés dans les pieds.  Il y a un mois, j’avais une aiguille plantée dans le bras pour la dernière séance de chimiothérapie.  On me dit que c’est long, très long avant de reprendre ses forces.  Mais je n’ai pas envie d’attendre.  Je préfère commander à mon corps de se réveiller.  Pas le temps de mourir.  Mais souffrir, ça oui, je veux bien. 

Jean Leloup me fait le cadeau d’une chanson pour clore cette course.

Je sens que j’hallucine
Et j’ai peur de partir comme un fou vers la mort
Et j’ai des grands instants de lucididididididididi….
Et j’ai des grands instants de lucididité

Quel meilleur moment que la semaine sainte pour démarrer le journal de ma résurrection.  Une année pour reprendre ses forces?  Alors en vérité je vous le dis, le décompte est commencé.  

17 mars 2013

Jouer au moine chez les Sœurs


Avouez que j’ai une gueule de moine avec mon crâne Kojak… Est-ce à dire que je suis plus spirituelle que n’importe quel autre chevelu? A défaut de l’être, j’ai le désir de le devenir.  Je veux trouver le secret de la Caramilk de la paix intérieure.    Certains convoitent les chaussures griffées ou les bagnoles hors de prix, moi j’ambitionne dénicher cette cape invisible qui me rendra invincible, l’Épanouissement de la Quinquagénaire.  Si le zen était en vente, j’en achèterais une boîte de douze. 

« Combien pour la douzaine de zens? »

« Vous tombez bien :  ils sont en promotion cette semaine.  150 dollars la douzaine. »

« Je la prends!  Vous me faites un joli paquet, s’il-vous –plaît? »

Je m’imagine avec ma douzaine de zens sous le bras, gage de sérénité pour les mois à venir.  Zen, mot simplissime et pur, promesse de douce ivresse baignée de bonheur béat.  Le mot qui fait sauter la cagnotte au Scrabble et procure une infinie satisfaction pour la joueuse paresseuse que je suis.  Zen, mystérieuse chimie d’une pensée magique venue d’ailleurs, la science d’une plénitude renouvelées,  comme un sablier que l’on tourne et retourne, le plein/le vide/le plein/le vide… Séquence parfaite pour reproduire le bonheur.

« Elle est complètement barjo depuis sa dernière chimio… » penserez-vous.  Il y a de quoi devenir gaga, c’est vrai.  Je vais bientôt renouer avec des petits plaisirs magiques qui sont le sel de la vie.  Grâce à la lente remontée de mes précieux globules blancs, je vais aller danser d’ici quelques semaines dans un bar bondé, plein de microbes.  Autre péché :  manger des sushis crûs en buvant une petite lampée de vin blanc.  Mordre dans un steak saignant.  Recommencer à jogger.

Mais en attendant, je me suis payée un petit luxe :  une cure de silence.  Deux jours complets chez les Sœurs de l’Assomption.  Au moment où j’ai bouclé ma valise, j’ai failli y planquer des séries télés pour les regarder sur mon ordinateur… Mais j’ai finalement opté pour les bons vieux romans et des magazines, des vieux exemplaires de Philosophie et Psychologies.

Je suis passée du joyeux bordel de ma petite cuisine à Trois-Rivières à cette chambre austère en moins de vingt minutes.  Première séance de méditation?  Dormir!  Après la sieste dans un rayon de soleil, la cure de silence s’invente par elle-même au fil des horaires de repas et de prières.  Pauvre Jésus, je suis une piètre compagne pour le dialogue silencieux dans la chapelle… J’y ai fait un saut de puce pour entendre la voix cristalline des religieuses et j’ai finalement enfilé mon gros manteau, ma tuque et mes mitaines pour aller marcher dans le bois.  Un grand pic bois à tête rouge m’a saluée au passage, comme pour m’encourager à affronter le vent de mars qui n’a encore rien perdu de son mordant.

Que suis-je venue chercher dans ce lieu où la frugalité fait foi de tout?  J’aimerais pouvoir faire surgir la Chantale-avant-le-cancer avec sa candeur naïve, presque nunuche par moment, mais légère et confiante.  Cette femme-là est encore en moi mais elle est en train d’apprendre de nouvelles leçons :  ne pas faire de projet, c’est déjà un projet.  Remettre à demain peut réserver d’agréables surprises.  Rien ne sert de courir, il suffit de marcher un peu plus longtemps.  Simplement s’arrêter, c’est déjà prier.

4 mars 2013

La conspiration des anges



Les anges rôdent comme des voleurs, prêts à vous envelopper dans leur bienveillance supra-naturelle.  Une fine bruine de neige, comme le souffle d’un bébé, tombe sur mes joues fiévreuses alors que je marche pour chercher l’air qui me manque en ce début de nuit. Mes lourdes semelles s’empêtrent dans ce bout de paradis, un paradis ordinaire égaré devant chez moi sur ma rue couleur blanc bling bling.  C’est ici que je guéris mes malaises à petits pas.

Je me retourne et je les sens tressaillir, tous ces anges qui se dérobent pour ne pas me faire peur tellement ils sont nombreux.  Dans mes pires tourments, lorsque je pleure comme une madeleine exaspérée, incapable de fermer le robinet du torrent de larmes, meurtrie jusqu’aux côtes par tant de tristesse, haletante et furieuse, une toute petite voix souffle.    Les chérubins se relaient, sourds à mes grands éclats mélodramatiques.

Je lève les yeux et je vois ma mère, impuissante devant ce grand malheur qui me happe.  Elle laisse Niagara faire son œuvre, couler avec puissance, impressionnée par la beauté désespérée qu’est devenue sa fille.  Et ma mère, si grande et forte, me tend des petits pots de crème.  Des sérums et des huiles pour lifter mon humeur.  Je plonge dans les fioles et retrouve l’odeur du bonheur.

Je me lève un beau dimanche.   Les dimanches sont devenus aussi insipides que les lundis, vidés de leur magie.  Pourquoi célébrer cette journée qui se confond à toutes les autres, neigeuse et grise?  Mais le dimanche de ma sœur est jour de repos, une excuse pour aller saluer le long sentier près de la rivière.  Enfile raquette, accroche sourire, attache tuque.  Marche.  Elle ne cherche pas les mots, elle parle tout simplement.  Et voilà un autre ange, accroché au grand bouleau, qui me décoche une flèche en plein cœur.  Ce dimanche est spécial après tout.

Vous ai-je dit que mes enfants sont devenus des géants récemment?  Lulu et Clopinette ont de grands bras, des velcros qui se collent sur leur mère.  J’ai le nez coincé dans leur cou.  C’est étrange de mettre au monde de si grands êtres.   Princesses des îles a, quant à elle, pris les bouchées doubles.   Allez savoir pourquoi… Élancée mais quêtant encore le câlin du soir pour me rassurer sur mon rôle de mère inébranlable.  Il y a de la finesse dans cette business d’anges volants.

C’est une armée blanche, une onctueuse douceur qui me fond dessus à toute heure du jour.



Ma maison prend forme grâce à la ténacité de mon amoureux et de mon père.  Un tient le marteau, l'autre le rouleau.  Les amis s’entêtent à m’appeler pour prendre de mes nouvelles.  Un autre m’envoie des chansons inspirantes.  Certains vont même jusqu'à faire de grands détour depuis le Pacifique pour venir me saluer.  Il y a aussi, pêle-mêle, les fleurs, un dîner à l’osso bucco, un texto, de la soupe et une gentille voisine à l’accent charmant.

Les anges glissent sur mon entourage et les inspirent pour qu'ils perpètrent leurs délits de tendres gentillesses.  Mais pour eux, ce n'est pas assez.  Alors que font-ils?  Les rédigent mon horoscope. Comme celui-ci, que je conserve comme une médaille de Sainte-Anne:

BALANCE :  Vous l’avez peut-être remarqué :  depuis la fin de l’an dernier, vos arrangements et ceux des autres ont évolué, souvent spontanément.  Vous ne serez donc pas surprise quand des éléments de votre vie et des projets d’avenir changeront de façon substantielle ou se termineront abruptement.  Le défi est d’y renoncer sans savoir de quoi l’avenir sera fait.  Gardez la foi.  Votre instinct devrait vous souffler que des arrangements merveilleux et très différents s’annoncent.  Vous n’avez qu’à les laisser se développer.


19 févr. 2013

Frapper le mur de la chimio


Les cheveux qui tombent, c’est une chose.  Mais quand le moral s’échoue sous mon lit juste à côté de ma libido poussiéreuse, là c’est sérieux.

J’ai trois séances de chimiothérapie en arrière de la cravate et il me semble que je suis au beau milieu du désert accrochée sur le dos d'un chameau qui marche sur les genoux.  J’épuise tout le monde autour de moi avec mes babounes de martyr éplorée.  Tout ce que je mange goûte le carton, les livres que je tente de lire sont insipides, le soleil n’est pas éclatant comme je le souhaiterais et mon linge n’est plus assez mou.  Il me reste trois cils sur un œil et quatre sur l’autre.  Si je continue à prendre la position fœtale, je vais rouler plutôt que marcher.

Je suis dans ma phase Yoko Ono en deuil.  La célèbre veuve a caché ses sombres humeurs derrière ses lunettes fumées pendant plusieurs années jusqu’à ce que son miroir lui renvoie l’image d’une femme aigrie. 

« C’est mauvais », a-t-elle admis.  « Je suis en train de me rendre malade, je suis irritable et je suis un triste exemple pour mon fils Sean » a-t-elle confié à la presse.  Le chagrin de Yoko était si grand qu’il empoisonnait même l’existence des gens qu’elle aimait le plus au monde.

Certains font du yoga pour retrouver la paix en eux.  Yoko a opté pour la gymnastique du sourire.  Plantée devant son miroir, une-deux-une-deux, elle a répété "cheeeeeze".  Cette empreinte de banane sur son visage a fini par déteindre sur son âme :  Yoko a retrouvé un peu plus de sérénité.  Forte de cette expérience révélatrice, elle a invité les gens à lui envoyer des sourires via twitter. 


Je lui envoie les miens.  Tiens, Yoko :  je me griffe un sourire sur le visage.  Même si ça fait mal pour le moment, je crois à ta méthode.



Et je prendrais bien vos risettes pour les mettre dans ma besace...Il y a encore du chemin à faire juchée sur mon chameau dans le désert ;)

Souris, la vie est un fromage.

1 févr. 2013

La fin de la souffrance de Janvier


J’écris «  1er février » et je réalise qu’on est le 31.  Il y a 31 jours en janvier, cet interminable mois où il mouille, il vente, il gèle, il grèle.   Un mois où les moineaux sans cervelle picorent des graines au lieu de voler vers le sud.  Un mois où il faut être un chien husky pour goûter au réel bonheur d’être né sous un climat aussi rugueux qu’une roche.  Un mois de soupe pour réchauffer le ventre, les épaules, les pieds et le bouts des doigts.  Dites-moi que ça va finir.  Racontez-moi une histoire qui ne se passe pas dans un palais de glace où il est impossible de faire l’amour.  Qui donc va s’envoyer en l’air dans un hôtel de glace sans porter des collants en laine et des mitaines en polar?  La nordicité, concept amère pour consoler les pauvres descendants des colons que nous sommes, habités par les chagrins de nos aïeux qui en ont bavé, terrés dans leur maison calfeutrée avec  de la guenille. Janvier, aussi douloureux qu’une langue collée sur un poteau gelé.

Trente et un jours lancinants.  Trinquons, mes amis.  Nous avons terminé la traversée du désert polaire.  Février arrive avec ses jours plus longs et son soleil un peu moins blafard, un peu plus lumineux.  Gardez la foi, les fous en bicycle continuent de pédaler sur les trottoirs savonneux au péril de leur vie.  

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Admirez le paysage lunaire qui bientôt deviendra vert et grouillants de larves de maringouins.  La vie surgira.  Et moi, je vais me chercher une job et dilapider mon premier chèque de paie égoïstement.  Je vais claquer du cash sur des gougounes pour me rassurer sur l’avènement d’une mythique saison qui nous tourne tous la tête :  l’été.

29 janv. 2013

Maison modèle


Toute petite, je jouais à la maison.  Toc! Toc! Toc!  Bienvenue chez moi.  Entrez dans ma cuisine imaginaire, dessinée dans le sable. Regardez, la porte est semi-ouverte comme ceci  /  .   Jetez un coup d’œil sur l’évier, celui-là,  Ö 
avec l’eau chaude et l’eau froide.  Attention, vous marchez sur la table!


Des heures de plaisir.  En hiver, ma salle de jeu prenait des allures de caverne d’Ali Baba alors que je construisais un appartement dans une chambre 10 X 10.  Des couvertures tendues, un divan avec coussins savamment cordés, une boîte pour coucher mes bébés, une improbable cuisinière découpée dans un autre carton.  Ma mère hurlait à tout coup lorsqu’elle tombait sur ce capharnaüm digne d’un souk à Marrakech.

J’ai grandi et je n’ai jamais cessé de jouer à la maison.  Après mes études à Strasbourg, j’ai rongé mon frein pendant une année en attendant de me refaire une santé financière.  Je créchais chez mes parents dans mon ancienne chambre d’ado, une aubaine dans les circonstances.  Et puis un jour, la fée du logis a fait aller sa baguette :  en l’espace de quelques semaines, j’ai rencontré l’homme de ma vie et on m’a offert un boulot à la télé.  Amour et job steady :  la parfaite combinaison pour assouvir le syndrome Ikea.  C’est avec la classique bibliothèque Billy et la vieille commode de ma grand-mère Jeannette que Chéri et moi on s’est lancés dans la vie à deux.  Les reliques en mélamine blanche de mon tendre époux ont atterri dans notre premier 5 ½ mais j’ai négocié serré pour qu’on largue ces horreurs meubles superflus.  Le jeu de la maison, c’est du sérieux.

Je vous avoue que jouer à la maison a créé chez moi une coûteuse dépendance :  les déménagements compulsifs.  Je suis déjà tombée en pâmoison devant une maison à cause des arbres majestueux plantées de part et d’autre de la rue où elle se situait.  Il y a eu un duplex, un 5 paliers (trop pratique) et un cottage.  Celle-là, je l’aurais bien gardée mais on a décidé de vivre en Nouvelle-Calédonie.  On s'est retrouvés dans une grande maison à Koné au milieu du bruit des cloches accrochés au cou des vaches.  Je n’ai pas aimé la maison mais je suis devenue accroc à la sérénité.

On a finalement déménagé à Nouméa dans un appartement somptueux le long de la promenade Pierre-Vernier, le spot de rêve de tous les joggeurs de la capitale.  Inspirant. 

Et maintenant?  Je suis retombée dans le piège à ours.  Une visite dans un bungalow des années soixante et j’ai senti mon cœur bondir dans ma poitrine.  Je ne saurais vous expliquer cette incroyable attirance, ce désir irrépressible de bâtir ma vie sur ce bout de rue.  Cette maison s’est offerte à moi comme une page blanche, un point de départ, une formidable occasion de repartir à zéro.  Les propriétaires l’ont aimé, décoré, tapissé (oh my god, l’ont-ils tapissée…)  Le voisin, un vieil homme qui frôle les 80 ans, l’a vue sortir de terre, pièce par pièce.  « C’est une bonne maison », nous a-t-il dit comme s’il s’agissait d’une amie de longue date. 

Il y aura une nouvelle cuisine (Ikea, évidemment!),  un foyer où brûlent de vraies bûches, une salle de bain en marbre rose vintage digne d’Ivana Trump, un sous-sol que j’espère rempli d’adolescents et des pièces blanches et lumineuses.

Je médite actuellement sur les nuances de la pureté :  mousse de champignon, bouleau pâle ou huile de coton. 

Je fais sourire mes amis lorsque je dis que c’est l’ultime, la dernière.  Si je repars, c’est sur ce bout de rue que je veux revenir.  Après tous ces voyages, je commence à comprendre qu’on finit toujours par revenir à une vieille passion :  jouer à la maison chez-soi, bien tranquille. 



23 janv. 2013

Un saut sur Google map : de Nouméa à Trois-Rivières



Je reviens chez nous à Trois-Rivières.  Je l’ai appris bien malgré moi, ne sachant pas que je déposais ma valise non pas pour quelques mois mais pour plusieurs années à venir.

J’avais la possibilité de m’attaquer à mon cancer comme une voyageuse aventurière :  opération à Nouméa sous les doigts de fée d’une gynécologue avec une solide réputation, radiothérapie pendant cinq semaines dans la flamboyante Sydney et retour au bercail dans ma luxueuse maison de Val Plaisance.

J’ai répondu comme tous les frileux qui achètent un 6/49 au dépanneur  « non, merci! » lorsqu’on m’a offert l’Extra.  Non, merci.  NON MERCI!  Non merci?

Sydney-en-été?  Promenade réconfortante à Bondi Beach en admirant les réputés lifeguards à bonnet bleu et blanc.  Café dans un petit troquet avec vue sur Opera House.  Sieste au Botanical Garden…


Le plan de traitements se poursuivait chez moi à Nouméa.  Confortablement lovée dans mes couvertures face aux grands cocotiers et au Pacifique.  Il suffisait de passer de la chambre au salon pour zapper à un autre paysage, tout aussi turquoise et hypnotisant.


Des gougounes, une robe légère en guise de pyjama et un petit teint hâlé pour mystifier tous ceux qui s’inquiètent de mon état. 

Regardez, je n’ai pas le cancer, je suis en vacances!

Et non.  Est-ce mon petit fond judéo-chrétien qui m’a fait tourner le dos à ce tableau de rêve?

J’ai choisi d’atterrir à Trois-Rivières en novembre.  De faire du jogging dans la gadoue.  De me tartiner d’autobronzant pour entretenir l’illusion d’un sud indélébile.  De m’habiller en pelures d’oignon.  Glamour!

J’ai pourchassé les rayons de soleil en changeant de côté de trottoir et la magie a finalement opéré.  Il y a de la magie même dans le gris.  Une ruelle touchante d’authenticité, les héroïques amateurs de vélo pendant la saison froide, le réconfort d’un latte chez Morgane, d’un verre de vin au coude à coude le jeudi au Trèfle, le comfort food le samedi soir entre amis, la douceur des foulards et le look rugueux des grosses bottes avec une jupe.  


Et puis un jour, la neige réveille les vieilles nostalgies.  L’enfant morveux avec la tête enturbannée d’une longue écharpe se réveille, cueillant les flocons duveteux qui tombent comme des confettis.  Oublie le froid.  Rit de ses orteils en pop-sicle.  Imagine le Taj-Mahal en sculptant un congère plus grand que lui face à sa maison.  

Je suis rentrée au pays.  Et le pays m’est rentrée dedans.  


18 janv. 2013

La boule à zéro

Je dédie ce billet à Valérie, mère de trois jeunes enfants qui porte fièrement son t-shirt "fuck cancer".  Courage, la guerrière.

Il y a eu ce jour en septembre où j’ai appris que j’avais le cancer.  J’étais dans un luxueux hall d’hôtel à Brisbane en Australie.   Un gynécologue de Nouméa, que j’avais joint sur son téléphone cellulaire, a laissé tombé ces mots durs :

« Ce n’est pas bon, ce n’est vraiment pas bon… »

J’ai encaissé le coup sans faire le double salto arrière comme dans les pubs décriant l’affreux choc du diagnostic.

Ce jour-là, le cancer ne me faisait pas peur.  Ce n’était qu’une mauvaise nouvelle, un couac dans notre aventure d’expatriés, une ombre bien vite chassée.  Quelles étaient mes défenses?  Le grondement écumant du Pacifique?  Les rues animées et distrayantes de Brisbane, une ville durement touchée l’année précédente par des inondations monstrueuses?  La cité se dressait pourtant à mes pieds, inébranlable, fière modèle d’efficacité face aux catastrophes naturelles qui frappent aveuglément.  

J’étais Brisbane, forte et belle.  Étourdie par le bruit, la fureur des magasineurs et par les voix des chanteurs de rue s’entremêlant dans un charmant charabia.

Cancer?  Pffff!

Et pourtant, une peur insidieuse a fini par s’emparer de moi.

Le jour où j’ai appris que j’allais devoir m’astreindre à la chimiothérapie. 

Le choc de prendre mon premier rendez-vous en hémato-oncologie, un département où j’avais tourné un reportage télé trois ans plus tôt. 

Tomber malade après la première séance de chimio et essayer de me soigner avec du Tylenol aux quatre heures, posologie aussi inefficace qu’une poignée de Skittles. 

Avoir mal.

Tomber à zéro, sans réserve de globules blancs, dans une chambre d’hôpital conçue pour les immuno-supprimés.

Rire et pleurer toute seule pendant cinq jours. 

Arracher ma première poignée de cheveux.

C’est donc ça, le « cancer »…

Je ne dirai plus que j’ai une petite tumeur.  Je ne vais pas m’engoncer dans l’assurance réconfortante d’un simple « stade 1 ».   Je ne vais pas ramer en sifflotant, ignorant un éventuel tsunami sous ma fragile barque.  Je me retrouve enfermée dans un ring où se joue un sport extrême, emmurée dans une cage effrayante.  Les coups bas sont légions et je ne dois rien prendre pour acquis.  Reconquérir la santé , c’est comme essayer d’aller faire du déminage habillée en rose en Corée du Nord.  Une mission dangereuse. 

Où puiser la force?   Mon ange gardien, Caroline du salon Ode, m’a irradiée d'une énergie nouvelle en me rasant.  Des ailes m'ont poussé lorsque j’ai vu cette masse de cheveux ternes et cassés tomber comme des pétales fanés tout autour de moi.

Quelques jours plus tard, mon fils a terminé le travail avec une bienveillance émouvante.  La boule à zéro.  Il a rasé mon crâne scrupuleusement.  Je sentais sur mon épaule sa lourde main d’enfant grandi trop vite.  Mes yeux se sont alors remplis de larmes tellement j’étais fière de lui et confiante en l’avenir.  Avec ma famille, je redeviens la femme-cité, une mégapole inviolable, une tour que le cancer ne pourra jamais plus profaner.



Avec les gens que j’aime, je peux vivre, mourir un peu, ressusciter le matin, reprendre des couleurs en après-midi et fermer les yeux le soir sur le plus beau tableau au monde :   l'amour inconditionnel.  

Je ne conjugue plus au futur.  L’instant est plus que jamais ici et maintenant.

30 déc. 2012

Ma prière à la messe de minuit à huit heures

« Dépêchez-vous, l’église est ben pleine pour la messe de huit heures! ».  Ma mère fait la circulation pour toute la famille et distribue les bottes, les foulards, rallongent une jupe trop courte en tirant dessus tout en enfilant son propre manteau.  Il est sept heures et vingt et j’imagine la file à la porte de l’église…On va être assis sur le perron si on traîne de la patte comme ça.


Arrivés sur place, l’église est vide comme une allée de quille.  Il y a bien quelques vieux pécheurs qui rongent les balustres mais c’est tout.  Des enfants déguisés en berger répètent leur marche solennelle.  Le plus petits des trois, sérieux comme un pape, a perdu ses grosses dents d’en avant.  Pendant ce temps, le bedeau court d’un cierge à un autre comme s’il avait une envie pressante.  Mes enfants et leurs cousins se précipitent au deuxième étage de notre belle église.  C’est l’équivalent de la loge de luxe pour le Canadien.  De là, ils saisiront les moindres faits et gestes de l’assemblée et pourront se délecter de fous rires.  Ma mère est déjà partie côté sacristie. J’opte pour le troisième banc sur le plancher des vaches avec les deux hommes de ma vie, mon père et mon mari. Je surprends mon aîné en train de hocher la main à un parterre imaginaire de fidèles comme s’il était Benoît XVI.  Cet enfant n'en rate pas une.

Sur le mur, la vieille horloge indique sept heures trente-cinq.  C’est l’horloge la plus lente que je connaisse.  La trotteuse a l’air de ramper.  Deux secondes en avant,  trois en arrière.

Toute petite, je me distrayais en regardant attentivement les tableaux de saints aux yeux tourmentés, eux les misérables témoins des sévices subis par Jésus.  Je passais aussi au rayon X les ouailles endimanchés, leur inventant des vies farfelues.  J’avais une prédilection pour les religieuses.  Elles arrivaient par une porte que personne d’autre qu’elles n’empruntaient, celle du côté du couvent.  Elles auraient pu venir prier en pantoufles, l’église était comme leur salon.  Honni soit la tentation du confort du linge mou! Même si elles enfilaient les offices avec autant de fidélité que les fanas de la pièce Broue, elles étaient toujours sur leur 36, amidonnées comme des candidates sur des pancartes électorales. 

En les observant penchées sur leur missel, je me suis longtemps demandée s’il leur arrivait de prier pour elles-mêmes?  Ce n’est pourtant pas dans leur définition de tâches.  Les ouvrières arrivent au prie-dieu avec une longue liste de doléances, les malades, les quéteux, les orgueilleux, sans oublier les conflits dans le monde.  Il y a beaucoup trop à faire.

C’est du boulot, la messe.  Parmi elles, j’essayais de choisir qui était l’employée du mois de cette grandiose succursale des supplications à la chaîne.  Était-ce celle qui avait les yeux fermés dur, les mains jointes dans du ciment et la nuque ployant sous la demande des fidèles trop paresseux ou maladroits pour formuler leurs propres incantations?  Je ne voyais pas l’intérêt de leur soumettre ma demande spéciale.  Durant ce long désert qu’était la messe, je trouvais toujours une petite minute pour faire du tchat spirituel avec Jésus.  Ce bébé dodu tout en bouclettes portés dans les bras de St-Joseph n’a pourtant jamais fait de miracles pour moi.  Je ne sais même pas pourquoi, 40 ans plus tard, je suis assise dans la même église en train de regarder trotter la trotteuse.  Une chose est sûre :  je me sens bien ici. 

Les bancs se colorent et l'église se réchauffent.  Je me demande comment les enfants vont tenir pendant la prochaine heure.  C’est Noël, autant dire que ça leur procure le même effet qu’un Red Bull.  Le curé, une grande gueule qui a la langue bien pendue, joue comme un virtuose avec les  "punch line".  Il y a malgré tout un joli message dans son numéro de stand up comic.  Je l’entends me dire :  tout ce que tu désires au plus profond de toi-même, tu peux l’avoir.  Ça ne dépend que de toi.

Tellement d’accord avec vous, coach Curé.

Quand je reviens dans cette belle grande église où j’ai été baptisée, où j’ai fait ma première communion, où je me suis mariée, où j’ai fait baptisée mon aîné, je puise ma vigueur dans ce puissant cycle qui fait de moi ce que je suis :  une femme forte.

Amen.

20 déc. 2012

Mon foulard en poils


« Dans deux ou trois semaines, ne soyez pas surprise, vous allez perdre vos cheveux », m’a dit mon flamboyant hémato-oncologue, le Dr. C.  Cet homme tourne les coins du corridor en semant des paillettes dans son sillage.  Plus grand que nature.  Un top spécialiste avec ses gentilles blagues qu’il claque avec l’agilité d’une star de cinéma.


« Vos cheveux pourraient repousser frisée.  Quand on vous demandera qui est votre coiffeur, vous direz que c’est Dr. C. ! » me dit-il en me flashant un clin d’œil complice.

Mais avant que ça repousse dans le style brousse en folie, j’aurais le crâne lisse comme la patinoire du centre Bell.   La solution « foulard-tuque-ti*casse-perruque » me donne de l’urticaire.  J’ai peur d’avoir l’air de Aunt Jemima, version blanche.  Ou de Môman dans la Petite Vie.  Ou pire encore, d’un clone de Boy Georges avec des foulards bariolées sur des tresses en nylon collées sous un chapeau en feutre.  

Les images défilent et je ne peux m’imaginer avec le look boule de billard.
Tant qu’à exposer autant de peau, j’opterai pour un dessin au henné, genre pot de fleurs.  Mais un bouquet tout le tour de la tête, ça ne procure pas l’efficacité énergétique d’une tuque en janvier. 

« Tu devrais aller te chercher une belle perruque à la Fondation canadienne du cancer », me suggère une jeune fille à foulard pendant ma première séance de chimiothérapie.  J’aime l’ambiance salle paroissiale du département d’oncologie :  on jase avec les voisins de tout et de rien.  Les infirmières et les autres patients lancent eux aussi leur campagne pro-perruque et finissent par effacer mes craintes de ressembler à une fanfreluche à boudins.

Le lendemain matin, je frappe à la porte de la Société canadienne du cancer avec mon mari à mon bras.  L’homme de ma vie va se payer un grand fantasme: voir sa femme en blonde, brune, noire, rousse.  Tout ça pour un dépôt de 20 dollars.  Un re-looking complet pour le prix d’une bouteille de vin, c’est vraiment une aubaine!




« Wow!  Tu es vraiment belle! », siffle-t-il en prenant des photos.

Bon, j’ai presque hâte de me faire raser le crâne en voyant l’effet bœuf de la perruque.

Je suis prête.  Ce sera l’automne bientôt, mes cheveux vont tomber dans deux ou trois semaines.  Mais le moral mon moral reste bien accroché.

Merci à Sylvie pour sa grande patience.


29 nov. 2012

Ding Dong! Vous vous trompez d’adresse.



Il y a tout de sortes de surprises :  « surprise, livraison de fleurs », « surprise, c’est ta chanson qui joue à la radio », « surprise, il y a une moufette sur votre perron », et la moins populaire de toutes, « surprise, vous avez le cancer ».

Envers et contre tous, j’affectionne les surprises.  Il y a un brin de poésie à ces moments qui suscitent une réaction viscérale, une énergie réactionnelle pour parler comme une technocrate en psycho pop.  Quand je suis débarquée au Québec il y a un mois, je me suis déguisée en cochon pour des retrouvailles inoubliables avec mes chums de filles.  Ding Dong, c’est moi, je suis en cochon.  Surprise!

Seulement voilà, trop surexcitée, j’ai pris la mauvaise allée et j’ai sonné comme une effrontée pour faire encore plus drôle.  La porte s’est ouverte sur le visage d’un homme inconnu avec un sourcil en accent circonflexe et l’autre en broussaille.

« Je ne suis pas chez Sophie? », dis-je, tracassée d’être une gaffeuse en série.

« Ne-non.  Sophie, c’est l’autre porte… ».  Il jauge mon costume et passe du mode impatient à vaguement inquiet quant à mon état mental.

« Pouahhhhhh!  Je me suis trompée!  Ahahahahaha!  Hohoho!  Je suis désolée! ».  

Je replace mon groing sur le haut de mon front et je repars avec un semblant de dignité, la queue tirebouchonnée entre les jambes.

« Je vous trouvais plutôt insistante avec la sonnette », me lâche-t-il pour me faire la morale sur les bonnes manières.

Pas plus tard qu’avant-hier, c’est la chirurgienne qui m’a fait le coup.  Rassurez-vous, elle ne s’est pas déguisée en cochon.  Elle me fait le cadeau de ses plus beaux sourires sans avoir à se prendre pour Dr Patch Adams. 

« Surprise, j’ai les résultats de la pathologies! ».  Nous nageons dans les eaux troubles du cancer avec une efficacité qui me coupe parfois le souffle.  Moins vite, s’il-vous-plaît?

« Les marqueurs indiquent que toute la masse a été retirée.  Pas de trace de cancer dans le ganglion sentinelle de l’aisselle.  Mais vous allez devoir faire de la chimio », poursuit-elle les yeux rivés sur le rapport.

Je regarde au dessus de mon épaule pour voir si elle parle à la bonne patiente.  Chimio?  Ne-non, c’est l’autre porte, sûrement pas ici.  CHI-MI-O, un diminutif qui pulvérise mon monde.  Je vois apparaître devant mes yeux un champignon atomique au dessus d’un lagon bleu dans le pacifique.   Surprise, ma vie vient d’exploser.  Au lieu de retourner chez moi à Nouméa en février 2012 après la radiothérapie, je vais m’astreindre au boot camp des cancéreux, la fameuse chimiothérapie.  Excusez-moi d’être aussi précieuse et égocentrique mais ce n’était pas dans le plan de match initial.  Il me restait un bout de vie à vivre sur « mon » lagon.  Le pire dans tout ça, ce n’est pas de prendre la décision de rester en vie.  C’est de traîner les enfants dans cette incroyable aventure qui consiste à la sauver.  À bien y penser, cette surprise là me laisse un goût amer, moi la control freak, celle qui gère les rêves et les projets dans la plus totale dictature en martelant  "avancez en avant" pour fouetter les troupes.  En ce moment, j’opterais plutôt pour la position du fœtus sur mon canapé à Val Plaisance en sirotant du vin rouge avec une paille à onze heure le matin. 

Et non, je ne suis pas aussi vaine que j’en ai l’air.  Pas de cocktail avant dix-sept heures, c’est la règle.  On s’accroche une paire de lunettes noires pour cacher les larmes, on relève les commissures des lèvres malgré une petite douleur au cœur et on sourit.  Surprise, la vie continue.